Analyse sommaire des élections de la constituante en Tunisie: la communication est le nerf de la guerre !

Maintenant que l’effervescence des élections et des résultats sont passées, il est important de regarder en arrière, faire la perspective des 11 derniers mois et comprendre les résultats du scrutin pour la constituante.

Le résultat porte en lui la succession de plusieurs facteurs, que j’essaye de relater ci-dessous, ce n’est sûrement pas une rétrospective exhaustive et vos commentaires sont les bienvenus, de même que toute critique ou ajout. J’ai essayé d’être le moins partisan possible, même si on ne peut pas l’être à 100% puisqu’on porte avec soi son propre cadre de référence et ses affinités.

Pendant la révolution, le seul parti politique présent quotidiennement sur les chaines satellitaires, à écrire des communiqués et à commenter à chaud les évènements était le PDP. Quotidiennement, on voyait les leaders du PDP sur France 24 et El Jazeera: Maya Jribi, Nejib Chebbi, Issam Chebbi, Iyed Dahmani… Moncef Marzouki apparaissait régulièrement aussi, mais il se présentait toujours comme un opposant Tunisien, le Congrès Pour la République n’était pas mis à l’avant.

Le 13 Janvier, Ben Ali fait des concessions, qu’encourage Chebbi d’un côté et appelle à la démission du gouvernement et à la formation d’un gouvernement d’union nationale de l’autre. A ce moment, la classe politique ne pensait même pas que Ben Ali allait partir le lendemain et l’orientation du PDP était d’encourager aux réformes de l’intérieur. Cependant, il faut mentionner que Maya Jribi était aux avants postes des manifestations devant le ministère de l’intérieur.

Chebbi a choisi de participer au gouvernement Ghannouchi 1 ouverts aux partis existants avant le 14 janvier. Moncef Marzouki n’y était pas invité et Ennahdha et le PCOT n’existaient pas encore. Ces derniers étant restés de facto en dehors du gouvernement, ont poussé au sit du Kasbah 1 avec l’UGTT qui s’est fait proposé 3 ministères mais n’en était pas content. Mostapha Ben Jaafar, a d’abord accepté de participer au gouvernement d’union nationale et dès que les ministres de l’UGTT ont refusé leurs ministères respectifs, il a choisi de démissionner.

Donc 1er coup porté à Nejib Chebbi et Mohamed Brahim : ne pas avoir choisi le “bon” camp pendant les événements de Kasbah 1. Mohamed Ghannouchi avait mis Chebbi au devant de la scène pour défendre le gouvernement, ce que Chebbi a accepté et a apparu à la télé pour défendre le gouvernement et Mohamed Ghannouchi en personne, ce qui lui a valu d’être associé à ce gouvernement…

L’image perçue par la rue est celle d’un politicien animé par le pouvoir (il korsi) alors que le souci majeur du PDP et ça je le sais de l’intérieur était une transition douce tout en sécurité, sans sang comme en Egypte, ou ailleurs, quitte à mettre de côté les intérêts du parti. Ce débat a bel et bien eu lieu au sein du parti, et la décision de mettre les intérêts de la Tunisie avant celles du parti a été prise.

Ceci n’est que le début d’une série de coups portés au PDP, qui est passé du principal parti d’opposition effective contre Ben Ali, à un parti qui n’inspire plus confiance :

2ème coup: le PCOT, Ennahdha et le CPR appellent à élire une assemblée constituante, le PDP veut reprendre la constitution de 59′ l’assainir par des experts pour rendre des élections libres possibles et organiser des élections législatives et présidentielles. Kasbah 2 poussée par les 3 partis là haut mobilise et obtient gain de cause. Ghannouchi 2 tombe et on va vers une constituante largement poussée par les militants du PCOT, qui aujourd’hui n’obtiennent aucun siège. Que fait Mostapha Ben Jaafar? Rien, il attend et se range du bon camp. Et Moncef Marzouki ? Il a été contre le gouvernement d’union nationale dès le début et sera contre lui jusqu’au jour du scrutin, en appelant à ce qu’il démissionne et en soutenant le sit in raté de la Kasbah III poussé par Ennahdha.

3ème coup: Chebbi et le PDP choisissent d’appeler un chat un chat, et prennent des positions sur tout, leur discours est souvent nuancé, ils ne cherchent pas les extrêmes, mais leurs discours sont sortis de leur contexte par les dizaines de pages pseudo révolutionnaires (entre autres: Tunisia _ تونس _ Tunisie, الحقائق الخفية) qui lui déclarent la guerre, à commencer par une vidéo d’un commentaire qu’il a fait sur le hijab qui a été détourné de son sens. Quand on pense que ce sont des pages qui rassemblent jusqu’à 800.000 fan par page, on peut être sûr que ces vidéos vont être vues, ils ont été partagées massivement et ont fait le tour du web tunisien.

4ème coup: Le PDP commence la campagne tôt avec une campagne d’affichage pour associer les deux personnages publics du PDP (maya et chebbi) au parti et à son identité visuelle. Cette campagne est attaquée par tous, dont MBJ et Ettakattol, qui quelque temps après font une campagne nationale à leur tour. Ennahdha choisit des méthodes plus sournoises: Journeaux, plages, banderoles, mariages, circoncisions, moutons du Aid, mosquées, écoles coraniques, meeting avec des salafistes (comme à Kairouan), intimidations etc. ils ciblent les couches les plus défavorisées de la population et emploient plusieurs pages facebook pour dénigrer leurs opposants, tous les progressistes y passent, sauf Marzouki qui se rapproche d’Ennahdha. Ennahdha accapare l’islam, et se positionne comme le défenseur des valeurs musulmanes menacées par les progressistes. Une partie de la rue ne comprend pas la nécéssité de séparer la religion et la politique, en associant état civil avec laïcité qui à son tour est confondue avec athéisme… son impression devient : Si tu es contre Ennahdha alors tu es contre l’Islam, ce qui porte un coup énorme à Chebbi qui s’est positionné clairement en opposant à Ennahdha.

5ème coup: l’interdiction de la publicité politique. Tous les partis acceptent cette décision même si elle est contraire aux lois en cours, sauf le PDP et l’UPL de Slim Riahi. Ceci porte un double coup au PDP qui choisit de refuser la décision de l’ISIE et de faire valoir ses droits. Chebbi est vu comme omnipotent, se positionnant contre les lois et les institutions. Le PDP est du coup associé à l’UPL qui est mêlé à plusieurs histoires de distribution d’argent, moutons etc. et se met à dos Moncef Marzouki qui le portraie comme le nouveau RCD, corrompu par l’argent.

6ème coup: Marzouki, passé de progressiste laic avant le 14 janvier, à utiliser les mots “Progressistes, laicard et francophone – fouloul al frankoufouniya) comme insultes, attaque tout le monde à tout va. Pour lui tout le monde est corrompu, sauf Ennahdha et le PCOT… Il n’attaque jamais frontalement Ennahdha comme il fait avec les partis progressistes et évite de mentionner ses comportements suspicieux. Il va même jusqu’à légitimer Ennahdha, en appelant à voter QUE pour les « vrais » partis d’opposition d’avant Ben Ali : le CPR, Ennahdha et le PCOT.

7ème coup: Les Tunisiens se renferment sur leur religion et sur leur identité avec les épisodes du film de Nadia El Feni, Talbi Vs Mourou, les émissions de Nessma avec les penseurs progressistes pendant le Ramandan, Persepolis etc. ce qui renforce le clivage entre les “bourgeois” tunisois et le reste des classes sociales. Le PDM est le premier à en souffrir, en dehors des circonscriptions aisées il est vu comme un parti de bourgeois laïcards et francophones. Le PDP qui initialement veut être rassembleur est aussi associé à cette image, comme il a choisi de confronter Ennahdha.

Ettakatol, décide de commencer sa campagne au bon moment. Ettakattol a pris le temps de bien s’organiser et sort un bon programme, une belle identité graphique, et peaufine sa communication. A l’image de MBJ, le parti est modeste, cherche le compromis tout en restant ambigu sur ses relations avec Ennahdha, il ne parle pas d’alliance, mot qui fait peur, mais plutôt d’union nationale. Il convint une partie de la classe moyenne/moyenne et moyenne/supérieure, initialement l’électorat du PDP. Ettakattol monte et le PDP descend, 8ème coup.

9ème coup: Le PDP s’élargit rapidement, et accepte des milliers de nouveaux adhérents en son sein, le parti a l’intention d’évoluer et de passer d’un parti d’opposition militant, à un parti qui gouverne. Ceci provoque le mécontentement de plusieurs militants de longue date qui n’acceptent pas cette nouvelle orientation du parti. Ces défections sont médiatisées à une large échelle, ce qui ébranle l’image du parti et confirme sa nouvelle image de fous de pouvoir, comme sera vu Nejib Chebbi par une partie de la population.

Pendant la campagne, les pages mobilisatrices (citées plus haut) appellent à voter Ennahdha, CPR et PCOT, relayant le message de Marzouki qui a dénigré tous les autres partis d’opposition d’avant Ben Ali. Le PCOT qui a été la locomotive des demandes d’une assemblée constituante se retrouve sans sièges, laissant les deux grands gagnants des élections (Ennahdha et le CPR) loin devant.

Il reste surement d’autre éléments, mais à ce moment là les jeux sont faits, et le dernier coup de rein du PDP, et la clarification de son message ne servent plus à rien. Chebbi est déjà associé à un politicien fervent de postes et de pouvoir, ce qui fait peur à beaucoup de gens fatigués de culte de la personnalité de Ben Ali et de Bourguiba, alors que sa prise de position claire en séduit d’autres qui sont a ce qu’on a vu beaucoup moins nombreux.

Mon analyse des faits ci-haut est la suivante: Le premier parti Ennahdha a mis de gros moyens dans sa campagne, a gagné sa légitimité avec son passé de parti d’opposition opprimé donc digne de confiance et a travaillé l’électorat au corps. Il a pris en otage l’Islam et l’a associé à son parti, a maintenu un discours populiste et démagogique et n’a pas eu la main morte sur les aides, touchants les couches les plus défavorisées. A ce stade, on n’a pas encore parlé des accusations de fraude, en plaçant des assesseurs d’Ennahdha dans tous les bureaux de vote (allant même à placer tout un bureau de vote avec des membres à lui au Qatar). On l’accuse d’avoir acheté des voix contre présentation d’une photo du vote, d’avoir distribué des bons pour des moutons du Aid etc. etc .etc.

Les deux autres gagnants sont le CPR et Ettakattol. Le CPR, bien que démuni financièrement, en ressources humaines et en programme, a su convaincre grâce à Moncef Marzouki qui a toujours été « contre », il a gardé en cela son image d’opposant et a rallié tous ceux qui voulaient une rupture claire avec le passé. Ettakattol quant à lui a évité de se faire voir et a évité la médiatisation à outrance en opposition avec le PDP, qui était sur tous les coups. Ettakattol à l’image de MBJ est sorti de sa contemplation au bon moment et s’est placé à chaque fois du bon côté.

Le peuple Tunisien a voté en masse pour un parti populiste islamiste aux mêmes pratiques que le RCD dissous. En deuxième place, pour Monsieur No, opposant continuel aux gouvernements en place, se souciant peu de la continuité du pouvoir et de la transition. Il a joué la carte de la simplicité, voir de la pauvreté tout en adaptant sa position au moment présent. En troisième position, au parti de la tranquillité qui a laissé les lièvres courir devant et les a rattrapé tout doucement, puis les a dépassé en ne se mêlant pas de l’effervescence de la scène politique et sociale, frivole et instable.

La rue n’a pas saisi la volonté du PDP d’assurer la continuité du pouvoir pour ne pas voir le pays s’embraser dans la violence, en favorisant le changement en douceur et de l’intérieur. Chebbi en représentant médiatisé du PDP, a pris sur lui la responsabilité de la transition démocratique en Tunisie. Ce qui lui a coûté cher après.

Nejib Chebbi a été trop présent, son leadership et son style direct ont fait peur et sa vision de société n’a pas été saisie. Le PDP n’a pas adapté son style de faire de la politique au pays, et a fait de la politique à l’occidentale, en favorisant le message et le leadership. On peut reprocher au PDP son énergie et de s’être placé comme un parti leader qui se devait de prendre ses responsabilités pour sauver le pays. On peut lui reprocher d’avoir fait un mauvais calcul politique et de n’avoir pas fait de la politique politicienne, mais on peut lui reprocher d’être ni populiste, ni opportuniste, ni attentiste, ni démagogique.

Mon analyse ci-dessus n’est pas exhaustive ni gravée dans la roche, j’aimerais connaître la votre et en débattre, dans le respect des opinions de chacun, car c’est cela l’exercice de la démocratie.

A.

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