Censure Vs fondamentalisme

Je voudrais réagir par rapport à un thème qui me tient beaucoup à cœur : le modèle socioculturel tunisien. La Tunisie, un pays d’Afrique du Nord avec une population de confession majoritairement musulmane, est un pays caractérisé par son ouverture et sa modération.

Ce sont des acquis datant de l’Indépendance sous l’impulsion des penseurs et politiciens tunisiens de l’époque, avec à leur tête Tahar Haddad et Habib Bourguiba. C’est ainsi que la nouvelle Tunisie, libre et indépendante, a été imprégnée par ces pensées modernes et progressistes.

La Tunisie est un pays où la femme est émancipée, où le Code du statut personnel promulgué en 1956 lui garanti d’être l’égale de l’homme, dans la législation et, jusqu’à un certain égard, dans la pratique. C’est un des rares pays musulmans où la polygamie est interdite alors que le divorce et l’avortement sont autorisés.

L’éducation et le processus de modernisation du pays, priorités de Bouguiba, premier Président de la Tunisie, ont fait son exception culturelle et ses valeurs de respect et d’ouverture. C’est un pays ouvert sur l’Occident, sur les idées et les modes de vie différents.

Malheureusement, la Tunisie de nos jours n’est pas la Tunisie que j’ai connue enfant et adolescent… Je remarque qu’aujourd’hui ce modèle est légèrement mis en cause par une partie de la société tunisienne avec un retour vers des valeurs plus conservatrices et plus ancrées dans une certaine tradition.

Une des raisons possibles est la prolifération des chaines satellitaires religieuses prêchant la « bonne » parole, à l’instar du prêcheur vedette Amr Khaled. La chaine satellitaire Al Jazeera a aussi été pointée du doigt, associée à des mouvements islamistes et accusée de manipuler les foules en vue de détruire le modèle tunisien.

Bien que ce soit en partie vrai, je me dois de constater que les mutations de la société tunisienne ne sont pas seulement l’œuvre des chaines satellitaires Arabes, Al Jazeera et autres chaines islamistes.

Personnellement, je pense que la cause principale de la dégradation du modèle sociétal tunisien est l’instauration de la culture de la pensée unique, de la censure et de l’autocensure.

J’ai déjà écrit sur le sujet en 2006, souhaitant des réformes dans les pays arabes afin de contrer l’avancée du fondamentalisme islamiste. Malheureusement, peu d’efforts ont été fournis à ce sujet.

Le rempart idéal contre les idées obscurantistes et fondamentalistes est l’ouverture. Il faut permettre aux gens d’apprendre à penser par eux même, à s’exprimer et à respecter les idées et les argumentations de l’autre.

Mais comment peut-on apprendre à tolérer l’autre lorsqu’on n’a pas le droit de s’exprimer ?

La culture et la créativité élargissent les horizons de la pensée, elles ne peuvent pas évoluer dans un environnement restreint par la peur et le doute. Comment veut-on qu’un artiste s’exprime lorsqu’il a peur ? Ou lorsqu’il ne peut pas s’exprimer sur les sujets qui lui tiennent le plus à cœur, ceux qui découlent de son vécu, de son environnement direct. La créativité ne cohabite pas avec la censure.

Comment veut-on que la jeunesse du 21ème siècle se développe et s’émancipe lorsqu’on ne leur permet pas d’accéder librement à l’information et à la connaissance ? Cette censure systématique de l’internet ne provoque pas seulement une fracture numérique, mais une fracture intellectuelle tout court.

A quoi servent les diplômes lorsqu’on ne sait pas avoir une discussion ouverte et tolérante ? Lorsqu’on ne sait pas adopter une certaine logique de pensées, lorsqu’on a ses idées gravées dans la roche, ou lorsqu’on dit « de toute façon ça ne sert à rien d’en discuter » ?

L’ouverture, le dialogue, la culture et l’indépendance de la justice sont des composantes essentielles à toute société civile. Si elles viennent à manquer le chemin est ouvert aux fondamentalistes pour occuper ces espaces vides et léthargiques appelés cerveaux.

Je n’ai jamais vu autant de femmes voilées en Tunisie de ma vie. Petit, seules les grands mères dans mon entourage se voilaient la tête, plus par tradition et calcul  que par croyance profonde.

Aujourd’hui, les femmes se baignent voilées, en robe sur les plages de la Tunisie, chose impensable il y’a quelques années. Ça me rappelle une série de photos de fin d’année prises dans une faculté en Egypte, représentant l’évolution des mœurs dans ce pays partageant beaucoup de similitudes avec la Tunisie. Si jusqu’à la fin des années 70 on ne voit aucune femme voilée, en 2004 elles le sont presque toutes… La même image me revient lorsque je regarde les photos de ma mère jeune, et quand je confronte mes souvenirs avec ce que je vois maintenant autour de moi…

Aujourd’hui en Tunisie, la population s’attaque aux actrices, réalisateurs et autres intellectuels parce qu’ils ont osé créer, osé la différence. Dur d’être créateur en Tunisie, pris entre le marteau et l’enclume… ou comme dirait Tarek Ibn Zyed à Gibraltar : « Oh gens ! où est l’échappatoire ? La mer est derrière vous et l’ennemi est devant vous, et vous n’avez, par Dieu, que la sincérité et la patience. »

Ou l’Exodus…

A.

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9 Responses to Censure Vs fondamentalisme

  1. Nathalie says:

    Excellent blog Anis !!

  2. Sarah says:

    Bien que je partage un peu ton sentiment de recul des acquis, je voudrais tout de même préciser que si on prend le temps de faire une analyse à une échelle plus large, on remarque bien que ce problème n’est pas propre à la Tunisie. Je m’explique, c’est vrai que les chaînes satellitaires et leurs prêcheurs ont une part de responsabilité dans les réflexions de plus en plus radicales chez nous et la vague de voile qu’on ne soupçonnait pas il y a quelques années, mais cela se produit également en Europe, où de plus en plus de femmes se voilent, et de plus en plus d’hommes se radicalisent. Peut-on dire que là, ce ne sont pas des pays où l’information n’est pas libre? absolument pas. mais c’est une réaction à l’islamophobie de plus en plus grande, qui a engendré un besoin d’apparetance et d’affirmation de soi plus fort chez les musulmans qui se sentent de plus en plus rejetés et pointé du doigts.
    Il s’agit donc pour la Tunisie, à mon avis, non pas du fruit de la pensée unique, car on sait bien que même sous Bourguiba et les début du règne de ZABA c’était aussi la pensée unique, mais d’un manque de repères fondu dans un nouveau monde gérés par de nouveaux codes

    • anisb says:

      Sarah, je suis tout à fait d’accord avec toi… on ne peut pas résumer toute une tendance socio-culturelle par une ou deux variables. Il y’a une série d’éléments motivant ce retour à la religion que tu mentionnes. Une d’elles est en effet une recherche identitaire et un repli sur la partie menacée de son identité comme l’explique très bien Amine Maalouf dans son essai “les identités meurtrières”

      Les variables sur lesquelles je me concentre, la censure et la pensée unique, favorisent la radicalisation de ce retour à la religion… bien sûr, c’est mon avis personnel et je suis prêt à en débattre…

      merci Sarah d’avoir enrichi le débat avec ton commentaire.
      A.

  3. chams says:

    Article très intéressant sur un sujet très peu traité …
    Le modèle tunisien a été marqué par la pensée unique depuis l’indépendance , les réformes ont été “imposées” par l’élite politique sans aucun débat de société, c’est tout à fait normal que la population ne soit pas convaincue de ces réformes , puisqu’on l’a jamais impliquée.
    Ce que j ne partage pas dans l’article, c’est au sujet du voile , je ne vois le retour au voile en soi un signe de fondamentalisme et de dégradation de la société , je trouve au contraire c’est un signe de libération de la femme (je rappelle qu’il y a eu beaucoup de contraintes qui empêchaient les femmes tunisiennes de porter le voile) .
    Le fondamentalisme qui est entrain de se propager dans la société est à mon avis plus dans la mentalités que dans les pratiques . Le jeune tunisien pratiquant aujourd’hui a du mal à accepter un compatriote athée ou juste pécheur , et vice versa, un tunisien athée a du mal à accepter le retour en masse des tunisiennes au voile . C’est ce que j’ai remarqué de toute façon .

    Merci encore une fois pour l’article …

    • anisb says:

      Chams, je comprends ton point de vue… mais permets moi de ne pas être d’accord avec toi sur le principe que le port du voile est un signe de libération de la femme.

      Je vais te répondre bien que je ne souhaite pas centraliser le débat sur mes opinions personnelles concernant le port du voile. On risque de perdre de vue le sujet principal de ce billet, la censure amplifie le fondamentalisme ou pas?

      Je ne crois pas au mythe du “je porte le voile parce que c’est ma décision personnelle” je pense que le port du voile est plus une tradition qu’autre chose, une tradition machiste et réductrice. Le fait d’avoir convaincu les femmes de le porter par “conviction personnelle” est le hold up du siècle…

      Porter le voile par conviction personnelle, c’est reconnaître que la femme (donc elle même) est à la base des maux de la terre, qu’elle est responsable de l’incapacité de l’homme à gérer ses inhibitions, ses frustrations et sa sexualité. C’est en fin de compte reconnaître que la femme n’est pas l’égale de l’homme, mais bien une créature inférieure. Et de là la relation avec l’idée principale du billet: l’opposition de ces pratiques au modèle sociétal Tunisien moderne et progressiste.

      Merci à toi Chams d’avoir réagi au billet et d’avoir partagé ta vision des choses…
      A.

  4. chams says:

    “Porter le voile par conviction personnelle, c’est reconnaître que la femme (donc elle même) est à la base des maux de la terre”
    C’est ta propre interprétation de cette pratique, mais ce n’est pas nécessairement l’interprétation de celles qui portent le voile. C’est pour ça il faut bien séparer entre une pratique et une mentalité , surtout quand cette pratique religieuse.
    Je m’explique … Les femmes portent le voile parce qu’elles sont convaincues que c’est une obligation religieuse , mais elles ont des interprétations différentes de la raison de cette pratique , il y a celles qui pensent que le voile est obligatoire pour se protéger des regards des hommes ( ce qui revient à ton interprétation ) , d’autres le portent juste parce que c’est un ordre divin et n’adhèrent pas à cette interprétation , pour elles c’est juste une soumission à Dieu , comme le faite de prier , ne pas manger du porc , on pratique ça mais on ne sait pas la raison exacte de cette pratique parce qu’il n’y a pas eu de révélation à ce sujet …
    Donc la pratique en elle même n’est pas problématique mais c’est l’interprétation que certains prédicateurs islamiques circulent sur cette pratique qui est problématique.

  5. L. says:

    J’ai lu l’article et j’ai relevé les signes de dégradation du modèle socioculturel tunisien tel que vous les décrivez. Ces signes se résument dans l’islamisation croissante ou plutot le retour à l’islam de la société tunisienne et le nombre croissant des femmes voilées. Toujours selon l’article, la principale cause serait l’instauration de la pensée unique, la censure et l’autocensure, la Tunisie doit alors arrêter la censure pour contrer cette vague d’islamisation.

    Je trouve que ce diganostic est très superficiel voire inexact et que la dégradation a d’autres signes et d’autres remèdes. Je pose les questions suivantes :
    La modèle socioculturel tunisien se dégrade-t-il lorsque de plus en plus de tunisiens pratiquent leur religion ?
    Est-ce que le nombre de personnes qui font la prière à la mosquée ou le nombre de femmes voilées dans les rues sont des critères objectifs pour mesurer le degrès de modernisation d’une société ?
    Est-ce que la censure a été instaurée en Tunisie pour contrer les fondamentalistes pour qu’on demande plus de liberté afin de leur faire face ?

    Depuis quelques années, le régime tunisien a basé sa légitimité sur la peur de l’islamisme, cette peur justifait toutes les atteintes à la liberté et aux droits de l’homme. Maintenant on veut nous vendre la même peur de l’islamisme au prix de la liberté, pour une Tunisie libre ils faut contrer les islamistes ! L’islam c’est ce monstre qui bloque le développement du pays, qui empeche les gens de penser et de s’exprimer librement. Faut-il rappeler que le monde arabe n’a connu son rayonnement que grace a l’Islam, faut-t-il citer la longue liste de penseurs, philosphes, mathématiciens, sociologues, médecins,… qui ont pu créer, inventer, innover, s’exprimer dans tous les domaines alors qu’ils avaient évolué dans une société musulmane fondamentaliste..

    Je pense qu’au lieu de s’attaquer à l’Islam et aux fondamentalistes, il faudrait plutôt les remercier. Ils étaient les premiers à combattre la dictature en Tunisie. N’ont-ils pas été persécuté au temps de Bourguiba, ne le sont-ils pas encore au temps de Ben Ali. En Tunisie on peut être arrêté et torturé pour le seul crime de faire la prière, une étudiante qui porte le voile n’a pas le droit d’entrer dans les universités… . Les atteintes à la liberté de culte de ses pauvres gens n’a pas cessé depuis des décennies et ça continue. Et on ose encore les accuser d’être la cause de dégradation du modèle tunisien !

    Le vrai problème en Tunisie n’est pas le fondamentalisme, le vrai problème c’est la dictature, la dictature qui a persécuté les islamistes, la dictature qui a persécturé les libéraux, les progressistes, les communistes, les socialistes et tous ceux qui ont osé dire non. En Tunisie, que l’on va à la mosquée ou au bar, que l’on porte le voile ou la jupe mini, si on dit NON au pouvoir on est censuré.

    Arrêtons d’attaquer l’islam et les muslmans, arrêtons de les prendre pour ce qu’ils ne sont pas. Le combat pour la liberté en Tunisie ne doit pas se faire au dépend d’une large partie de la population, ils ont payé le prix fort ces dernières années, laissez-les vivre en paix !

    L’article reste quand même intéressant dans la mesure où il ouvre le débat..

    • anisb says:

      Monsieur L.,

      D’abord je voudrais pointer l’amalgame que vous faites afin de clarifier mes propos. Je n’ai pas parlé d’islam dans mon billet, je ne l’ai pas attaqué… j’ai parlé d’un phénomène de radicalisation de la société dont les signes visibles sont ceux que j’ai mentionné.

      Ensuite non je ne remercierais jamais des fondamentalistes, islamistes ou autres. Il ne faut jamais perdre d’esprit la déclaration qu’a fait Ali Belhadj, le N2 du FIS algérien au lendemain de leur victoire aux législatives de 1991, célébrant “la naissance et la mort de la démocratie”. S’ils ont combattu la dictature ce n’était pas pour défendre la démocratie mais pour instaurer un état islamiste, anti démocratique et théocratique… J’aime me définir comme un progressiste, donc je ne soutiendrai jamais une telle approche…

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